La faible rémunération de l'acte médical lèse praticiens et patients, par
Jean de Kervasdoué
LE MONDE | 04.01.10 | 12h52
Quelle peut être une juste
rémunération de l'acte médical ? Cette délicate question demande que l'on en
examine chaque aspect plutôt que de tirer des conclusions hâtives. S'esquisse en
effet pour certains médecins libéraux français la création d'un nouveau secteur
"optionnel". Il viendrait se glisser entre le "secteur 1" - celui où les
médecins respectent le tarif conventionnel négocié avec l'assurance-maladie - et
le "secteur 2"- le secteur à honoraires libres.
Dans ce nouveau secteur optionnel, ces médecins devraient accepter qu'au
moins 30 % de leurs malades soient facturés au tarif conventionnel. Pour les 70
% de patients restants, les honoraires seraient libres mais ne devraient pas
dépasser 50 % du tarif négocié (autour de 40 euros).
Si, demain, tous les médecins pouvaient accéder à ce secteur, on voit mal
pourquoi ceux qui sont cantonnés au secteur 1 ne s'y engouffreraient pas. Leur
rémunération augmenterait alors et, avec elle, les dépenses d'assurance-maladie.
Rien d'autre ne changerait car, à ce stade, il ne semble pas que les projets
débattus envisagent de contraindre davantage l'exercice en secteur 2.
Mais revenons à la situation actuelle pour comprendre l'importance de ce
débat. La croissance dans certaines spécialités (cardiologie, chirurgie...),
dans certaines villes ou régions, du nombre de médecins à honoraires libres pose
des questions d'accès, non seulement aux plus démunis, mais à un nombre
croissant de Français dont le salaire médian est, rappelons-le, de 1 430 euros
par mois. En effet, ils ne trouvent plus de médecins conventionnés pour les
prendre en charge.
L'affichage des honoraires n'est pas toujours respecté, un devis n'est pas
systématiquement établi avant une opération et quelques cas, certes
exceptionnels, d'abus manifestes, souvent impunis, ternissent l'image de la
profession. L'ordre des médecins n'a jamais précisé ce que devaient être en
pratique "le tact et la mesure" en matière d'honoraires, et il
évoque plus souvent les principes de la déontologie qu'il ne s'abaisse à en
faire respecter l'esprit.
Rappelons que les médecins font au moins dix années d'études supérieures.
Certes, ils ne connaissent pas le chômage en début de carrière et sont rémunérés
pendant leur internat, mais ils s'installent tard (vers la trentaine) et ont
donc une carrière plus courte qu'un haut fonctionnaire ou un ancien élève des
grandes écoles. Par ailleurs, le tarif de leurs honoraires ne change pas avec
leur ancienneté, il est donc le même à 30 et à 50 ans, ne varie pas, que la
consultation dure 10 ou 30 minutes, et rien sur le plan financier ne se produit
pour lui quand le médecin suit des sessions de formation continue. Enfin, quand
il prend des vacances, le médecin libéral ne perçoit aucune rémunération. Pour
connue que soit cette situation, elle n'en est pas moins exceptionnelle, et
diffère de celle des fonctionnaires et des salariés du secteur privé, qu'ils
soient ou non cadres.
De surcroît, le système du paiement à l'acte pose une question de montant et
de modalité. Pour ce qui est du montant, une consultation de généraliste en
secteur 1 est honorée de 22 euros. Elle dure en moyenne 16 minutes en présence
du malade. Il faut y ajouter, et c'est un minimum, 4 minutes de paperasserie
administrative, de lettres et autres démarches. Donc, la rémunération horaire
brute est de 66 euros. La rémunération d'un avocat ou d'un consultant moyen à
Paris est d'au moins 150 euros de l'heure et, pour donner un autre ordre de
grandeur, celle d'un garagiste est facturée 44 euros hors taxes (52 euros TTC).
Dans tous les cas, il s'agit de rémunérations brutes.
Les charges, cotisations sociales et impôts divers représentant 50 % de ce
tarif, la rémunération nette d'un généraliste est donc de 33 euros par heure. Si
on multiplie ce tarif horaire par la durée annuelle du travail, soit 1 645
heures, le revenu annuel est de 57 575 euros. De facto, ils gagnent un peu plus
: 66 800 euros en 2007, tout simplement parce qu'ils travaillent plus de 35
heures...
Si l'on souhaite placer un généraliste dans l'échelle des revenus, l'Insee,
en 2007, indique que ce revenu moyen est aussi celui d'un chef comptable ou d'un
responsable de vente, soit la moitié d'un directeur de marketing ou des
ressources humaines (130 000 euros), le tiers d'un chargé d'affaires en finance
(198 000 euros), le cinquième d'un directeur de grand groupe (320 000
euros)...
Ce calcul pourrait être refait pour un spécialiste dont la consultation est
honorée à hauteur de 23 euros pour ceux auxquels les patients ont un accès
direct et à 25 euros pour les autres, pour lesquels, en principe, les patients
doivent d'abord passer par leur médecin traitant. Le tarif d'un spécialiste est
légèrement supérieur à celui d'un généraliste mais, les consultations étant un
peu plus longues, le revenu annuel est quasiment identique pour les pédiatres
(68 500 euros), il est inférieur pour les dermatologues (57 700 euros) et les
psychiatres (57 900 euros). Est-ce un hasard si 85 % des étudiants qui
choisissent la pédiatrie après le concours de l'internat sont... des étudiantes
? Ce ne fut pas toujours le cas.
Remarquons enfin que les spécialistes cités ici sont de "purs" cliniciens au
sens où, comme les généralistes, ces médecins ne réalisent pas ou peu d'actes
techniques. En effet, au cours d'une consultation, un cardiologue, par exemple,
peut, pour d'excellentes raisons cliniques, réaliser des actes diagnostiques et,
bien entendu, les facturer. Il en réalise au moins dans 60 % des cas. Ainsi le
revenu moyen annuel d'un cardiologue, grâce aux actes, passe à 106 000 euros.
Toutefois, cette moyenne nationale cache de considérables et d'incompréhensibles
disparités. Ainsi, dans cette spécialité, le coût moyen de la consultation par
département varie de 1 à 2,5 et les revenus moyens, toujours par département,
vont de 1 à plus de 3 ! Certes, les tarifs ne sont pas les mêmes du fait du
nombre variable de médecins en secteur 1, mais surtout le nombre de
consultations par malade et le contenu des consultations diffèrent.
Rien n'explique ces différences, ni le nombre de cardiaques, ni le nombre de
médecins du département ! Tout se passe comme si, quand un médecin s'installe,
il demandait à ses confrères combien ils gagnaient et, en modifiant le nombre de
consultations par malade ou leur contenu, arrivait à atteindre l'objectif
implicite de revenu qu'il s'était fixé. Le nouveau secteur "optionnel" ne
changera rien à ces pratiques qui sont simplement le signe d'une absence de
contrôle par l'assurance-maladie de l'activité clinique. Contraints ici, les
médecins trouvent, comme nous le ferions tous, un espace là. Ils
l'utilisent.
Il ne m'appartient pas de juger de la "juste" rémunération de qui que ce
soit, y compris des médecins. Mais, connaissant les tarifs des bons avocats
parisiens (entre 300 et 500 euros l'heure), je ne trouve pas scandaleux qu'une
demi-heure de consultation d'un médecin spécialisé et chevronné soit facturée
autour de 80 euros, sans qu'il soit contraint de "faire" des actes. Mais limité
dans ses tarifs, le médecin augmente quand il le peut ses actes et ses
prescriptions, notamment pour pouvoir aller plus vite.
Remarquons enfin que les médecins étrangers sont mieux rémunérés que leurs
confrères français - au Royaume-Uni, mais surtout en Allemagne ou aux Pays-Bas.
Un chirurgien irlandais, qui peut s'installer dans un autre pays anglophone,
gagne cinq fois plus que son confrère français (600 000 euros). Il en est de
même du chirurgien grec ! Un marché mondial de l'expertise médicale s'organise.
La France y participe encore peu, mais pour combien de temps ? Il me semble donc
regrettable de favoriser la prescription d'actes et de médicaments au détriment
de la valeur ajoutée première d'un médecin : l'acte clinique, qui devrait lui
apporter valeur et considération, dans le respect de la solidarité.
Jean de
Kervasdoué est professeur de l'économie de la santé au Conservatoire
national des arts et métiers (CNAM).
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